" Cristallisation " toile de Layachi HAMIDOUCHE .
Ella a eu une vie bien remplie, tout le monde le lui dit, parce que les gens, ses connaissances en tous cas, ont un compteur dans la tête, et fonctionnent en terme d'objet, de biens, de quantité, elle le sait ; elle adore les écouter parler d'eux et ils en amassent des trucs et des trucs et des trucs !
Incroyable ! d'ailleurs elle aussi elle en a amassé ; c'est ça le drame !
Une vie très bien remplie même et soudain, comme ça, sur un coup de tête, de coeur ou de blues, elle a envie de vider le trop plein, de jeter par dessus bord tout ce qui est superflu, tous ces objets témoins, et il y en a tant !
Ca lui prend comme quand on a envie de vomir après avoir trop bu ; c'est inéluctable, douloureux, nécessaire.
Il y a pourtant la sensation étrange de l'interdit, comme si elle allait faire quelque chose de répréhensible .
Elle est à un poste frontière, dans sa chambre, pour un voyage et elle ne sait pas trop ce qu'elle a à déclarer.
Elle commence par ouvrir les cartons de lettres.
Toutes les lettres qu'elle a reçues ; il y en a beaucoup, rangées dans trois cartons cachés par la grande armoire.
Les enveloppes sont posées comme une petite chanson en abime ...
Dans sa chambre, savez vous ce qu'il y a ?
Il y a trois cartons.
Et dans ces trois cartons, savez vous ce qu'il y a ?
Il y a des paquets.
Et dans ces paquets, savez-vous ce qu'il y a ?
Il y a des preuves.
Des preuves du remplissage !
Sensation de nausée.
Trois cartons avec des paquets de lettres entourées de rubans en velours .
Pour chaque correspondant ou correspondante, un petit paquet .
Rangé ; c'est à peu près la seule chose qui le soit d'ailleurs dans cet intérieur.
Besoin de désordre. Vital.
Elle arrache tous les rubans, les plie, les porte contre sa joue, se souvient.
Elle étale toutes ces missives oubliées, jette un regard amusé sur chaque calligraphie, les points sur les i en forme de rond, de coeur !
Elle sourit .
Certains paquets sont énormes.
Comment a - t - elle pu correspondre aussi longtemps avec des personnes dont elle n'a plus de nouvelles et dont elle ne se souvient pas du tout ou si peu ; tout est flou.
Dans le lot elle cherche deux lettres, plus importantes que les autres probablement, non, pas probablement, c'est certain et ça fait mal cette importance.
Elle ne les trouve qu'après un long moment de farfouillage et semble émue.
Pas de larme dans les yeux pourtant.
Le vide commence à se faire, ces gens, ces prénoms, ces enfants, ces amies, ces hommes.
Enchainés dans des mots.
Imagés dans des enveloppes.
Pliés.
Que faire de tout ça ?
Tout bruler à la manière romantique ?
L'idée la fait sourire !
Les jeter dans le fleuve ? encore plus débile ; elle rit .
Les remettre une fois encore dans les mêmes cartons et attendre un autre passage à vide ou un autre trop plein, plus tard, un jour viendra, c'est sur.
Elle refait ses petits tas, renoue ses petits rubans, précautionneusement.
Non, le vide se sera pour l'ultime voyage et ce n'est pas encore ce soir.
Le lendemain, c'est au tour de la garde robe d'être mise à nue.
Elle a eu une vie bien remplie de toutes les tailles du corps ou bien un corps bien couvert de toutes les tailles d'habits.
Ce corps qui a su sagement, le docile, jouer au yoyo entre le semblant d'anorexie et le semblant de boulimie, selon les saisons, les drames.
Sortir des étagères de l'armoire tous les pantalons , tous les corsages démodées et jamais jetés, les jupes, les chemises de nuit, les sous pulls, les tee-shirt ...
La mode va, vient, idiote et consternante alors pourquoi se débarrasser de ce qui pourra resservir ?
Elle s'est toujours dit ça.
Amusée elle déplie tous ses habits jetés sur le lit et pose devant son corps ses toilettes qui n'en étaient pas, parce que les vêtements, c'est vraiment pas important !
Et il y en a tant !
Que faire de toutes ces fringues ?
Le vide de l' armoire.
- Emaüs ?
- la croix rouge ?
- le secours populaire ?
Comment pouvoir imaginer que d'autres corps se plairont ou non dans ces tenues simples, colorées .
Replier les tricots, les pulls en laine sagement tricotés sur le canapé, à l'époque ou regarder la télévision faisait encore partie des occupations de ses soirées.
Non, le vide ce sera pour l'ultime voyage.
Repli ; changement de cap.
Mirage.
Les disques, alors ?
Et si elle s'attaquait aux disques ?
Après tout, les brocanteurs en sont friands.
Passionnée d'airs, de chants, de cantiques...
Passionnée ?
Non, surement pas de ça , elle le sait depuis toujours aussi.
La musique comme une présence, une indispensable mélodie pour ne plus penser, les paroles des autres pour se vider la tête et s'endormir sans ressasser les siennes.
Elle enlève de leurs supports les centaines de CD poussiéreux en se demandant ce qu'elle va en faire et puis, comme pour les lettres, comme pour les vêtements, elle range une fois encore dans les colonnes toutes ces boites de plastique.
C'est presque désespérant.
Elle époussète et replace un à un, dans le désordre bien entendu toutes les boites à musique devenues muettes qui attendent ou peut-être même pas de se libérer de l'étau plastifié.
Oui, c'est certain, le vide se sera pour l'ultime voyage et elle sent bien qu'il n'est pas encore temps.
Et ça l'affole complètement de penser qu'il n'est pas encore temps ...
Que c'est long ...
Alors, elle s'assoit sur son lit en décidant d'ouvrir un des nombreux albums photo qui la narguent sur les étagères.
Annick SB
à vous ...