
- Toile de Danièle Jaquillard - le supplicié -
http://www.jaquillard.fr/index-fr.html
- La phrase entre guillemets est extraite da la chanson " de la neige en été " du groupe Diabologum. -
- Grand- mère c'est quoi la révolution ?
Le mouvement , le bruit, la foule , le changement ?
- Oui c'est ça , le changement ....
- Tu es sure grand-mère ?
- Non, je ne suis sûre de rien ... on est toujours intercalé dans des images qui ne nous ressemblent pas et qui nous parlent en silence ; ça j'en suis sûre ma chérie .
- Grand - mère raconte moi comment ça c'est passé , s'il te plait ; je n'ai pas bien compris , explique -moi .
- Une seule fois alors !
Tu es petite et je suis fatiguée de tout ressasser et puis y'a rien à comprendre tu sais ; c'est comme ça .
Ce jour là , elle était encore en train de baragouiner toute seule, tu vois .
Elle était devenue sourde, hermétique !
- Grand-mère , ça veut dire quoi hermétique ?
- Chut, attend .
Elle répétait entre ses dents quelques mots insaisissables ; ça faisait plusieurs semaines que ça durait , qu'on l'avait observée .
Des mots, du vent, il n'y avait que ça dans sa tête ; elle monologuait, hagarde .
Elle n' avait pas lu le journal qui circulait en cachette, de main en main .
Elle n' avait pas écouté toutes les conversations au réfectoire .
Elle n'entendait pas le bruit qui grondait .
Non, apparemment, rien n'entrait plus dans ses oreilles, tu vois, depuis qu'ils l'avaient emmenée un matin pour nous la rendre le soir, tuméfiée, en la lançant à nos pieds comme un paquet de chiffons .
- Grand-mère, ça veut dire quoi tuméfiée ?
- Chut, attend, je t'expliquerais après ; laisse -moi poursuivre .
Elle était sur son lit et il n'y avait plus qu'une chose qui comptait pour elle : remplir son petit carnet, frénétiquement .
Remplir des pages et des pages de mots, de témoignages je crois ... de vérité elle disait .
La vérité ...
Tourner les mots dans tous les sens .
pour imager le vide .
le vide à manipuler ...
la vérité à fixer ...
Elle était vide, oui, et ça la faisait tellement pleurer qu'elle en remplissait des feuilles, tu vois, de son vide à elle .
Et elle ne nous adressait plus la parole .
Mais bon, on allait quand même pas la laisser croupir, là, toute seule, avec ses phrases ressassées .
Drôle de manière de digérer sa vie qu'on se disait !
Elle commençait à nous agacer sérieusement avec ses silences suivis de cris stridents qui nous affolaient, pour rien, et sa paresse , ses yeux vides eux aussi, morts .
Nous, on essayait d'attirer son attention, pour qu'elle voit ce qui se passait, qu'elle comprenne , qu'elle réagisse, qu'elle sorte de sa bulle .On tentait des conversations . On lui expliquait que tout allait changer que c'était bientôt fini . Rien n'y faisait .
Cet après-midi là, je l'ai observée , juste quelques secondes, sur le pas de la porte en me demandant ce que je devais faire de cette fille ; si c'était bien la même qu'à son arrivée et puis voyant qu'elle ne répondait pas à mon appel, je l'ai empoignée de force et l'ai tirée dans le couloir . J'avais pas le temps de la raisonner , tu sais .
Il y avait du bruit à tous les étages, partout .
ça grouillait
ça bardait
ça s'écroulait
ça tremblait
ça grondait ...
On aurait dit une fourmillière dans laquelle on avait lancé une pierre, tu vois .
On se bousculait, on courait dans tous les sens en hurlant de joie ...
Et elle, rien, elle ne disait rien .
Rien ne l'intéressait .
Rien de rien .
Un poids mort ; elle se laissait tirer sans réaction et j'étais épuisée .
Ses yeux étaient muets , en attente .
Son regard ? "On aurait dit la guerre ou bien un jour férié, sans repas de famille et sans électricité ."
Il me semblait qu'elle n'existait plus , qu'elle était déjà éteinte et je ne savais plus quoi faire pour la ramener à la raison, pour qu'elle se relève, fière, comme au début .
- Pourquoi tu as dis que les images ne nous ressemblent pas, grand-mère ?
- Parce que peut-être que ça ne s'est pas passé exactement comme ça ma chérie .
Dehors la révolution avait éclaté, la liberté nous tendait les bras et elle, et bien, elle s'est recroquevillée, sans parler .
Annick SB
à vous ...